NÉS SOUS LE SIGNE DU CANCER
LA RÉGION A ÉTÉ SURNOMMÉE “TRIANGLE DE LA MORT”. AU NORD DE NAPLES, LA PLAINE QUI S’ÉTEND JUSQU’AU VÉSUVE EST FRAPPÉE PAR UNE ÉPIDÉMIE DE TUMEURS QUI TOUCHENT SOUVENT LES PLUS JEUNES. DEPUIS LA FIN DES ANNÉES 1980, LE TERRITOIRE EST EMPOISONNÉ PAR DES DÉCHETS TOXIQUES DÉVERSÉS ET INCINÉRÉS ILLÉGALEMENT PAR LES CLANS MAFIEUX. CONDAMNÉ PAR LA COUR EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME, L’ÉTAT ITALIEN VIENT DE FAIRE PASSER UNE LOI POUR RÉHABILITER LES ZONES POLLUÉES. MAIS, POUR L’INSTANT, RIEN NE CHANGE SUR CES TERRES MORTIFÈRES.
ANGELO VENTURATO embrasse le fleuriste posté à l’entrée du cimetière. C’est à ce détail que l’on reconnaît les visiteurs les plus réguliers. Il s’engouffre dans le labyrinthe de marbre gris, cheminant bille en tête sans prêter attention aux portraits endimanchés des ancêtres disparus au siècle dernier. Ça, c’est de l’histoire ancienne. D’un pas mécanique, cet homme taciturne vêtu d’un tee shirt blanc rejoint le secteur dit « nuovissimo » (« le plus récent ») du cimetière d’Acerra, une ville de 60 000 habitants, posée là où les lointains faubourgs du nord de Naples rencontrent la campagne, au pied du Vésuve. C’est dans cette extension moderne que reposent les défunts enterrés ces dernières années. Angelo ralentit la cadence. À la manière d’un guide de musée, il désigne du doigt une tombe ornée du portrait d’un adolescent aux cheveux gominés façon Elvis Presley. Il murmure : « Tumeur. » Quelques pas plus loin, il avise la photo d’un jeune diplômé : « Tumeur. » Il tourne à angle droit. « Tumeur, encore. » Lève la tête : « Tumeur, le frère, et sa soeur. » Entre les dates de naissance et de mort, les calculs sont rapides : jamais le résultat ne dépasse les 40 ans. Les tombes sont décorées de clichés pris lors de fiançailles, d’anniversaires, de vacances à la mer. Parfois, ce sont des bambins en tenue de communion ou de baptême. La profusion de coeurs, de nounours et d’écharpes bleu azur du club de football du Napoli donne à ces allées sinistres une étrange atmosphere enfantine. « Tumeur », « tumeur », « tumeur »… Angelo Venturato poursuit son parcours, devenu un rituel quasi quotidien. Il se sera incliné devant plusieurs dizaines de sépultures de jeunes de la région, tous emportés par un cancer ces vingt dernières années, avant de laisser soudain les larmes noyer ses yeux. Il sort une clef de sa poche, ouvre son rangement personnel encastré dans un caveau, en déplie une chaise de camping et s’installe pour un tête-à-tête avec le visage rayonnant de sa fille, Maria. Souvent, il lui passe des chansons de Vasco Rossi, le rockeur qu’elle adorait, mais aujourd’hui il se recueille en silence, insensible aux allées et venues des croque-morts et des visiteurs contrits. « Elle avait 25 ans, elle menait une vie saine, mangeait des légumes, ne fumait pas de cigarette et ne buvait pas d’alcool. Elle est morte en avril 2016, un mois avant son mariage. » Les sépultures du cimetière d’Acerra, secteur Nuovissimo, racontent une hécatombe générationnelle. Un territoire où les cancers les plus rares frappent avec la force d’une épidémie. « Avant, si un jeune mourait ici, c’était par arme à feu, maintenant, c’est de tumeur », se désole Angelo Venturato. Son épouse en a « perdu la raison », confesse-t-il. À la maison, elle sert encore le repas pour sa fille, change ses draps et sa brosse à dents. Comme si Maria allait bientôt revenir de voyage. « Le mardi, jour de fermeture du cimetière, ma femme se glisse dans les cortèges funèbres pour ne jamais passer un jour sans être auprès d’elle. » Acerra est au coeur de la «Terre des feux », cette plaine entre Naples et Caserte, assemblage anarchique de bourgades et de champs, devenu depuis la fin des années 1980 le réceptacle des déchets toxiques des industriels du nord et du centre de l’Italie, déversés de façon illégale et à moindre coût par les clans mafieux de la Camorra. Une poubelle à ciel ouvert qui brûle en continu, répand dans l’air des émanations toxiques, gorge la terre et les nappes phréatiques d’un cocktail mortel de métaux lourds. Dans son édition de septembre 2004, la revue scientifique américaine The Lancet surnommait cette zone « triangle de la mort ». Un rapport de 2021 de l’Institut supérieur de santé italien soulignait la prévalence de leucémies infantiles, de cancers
du sein, de malformations de l’appareil urinaire, ou encore d’asthmes sévères, faisant de la zone l’une des plus polluées d’Europe. Dès 2013, la requête intitulée « Cannavacciuolo et autres contre l’Italie », signée par 41 citoyens résidant sur ce territoire, était déposée auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, afin d’attaquer le pays pour la mauvaise gestion de cette situation sanitaire. Le verdict est tombé, le 30 janvier. Cet arrêt, à la portée historique, condamne l’Italie pour « violation du droit à la vie » des près de 3 millions d’habitants de la Terre des feux. Le compte à rebours est lancé : le pays a deux ans pour apporter une réponse à ce désastre. Après avoir nommé en mars un commissaire extraordinaire chargé de la Terre des feux, le général Giuseppe Vadalà, le gouvernement italien est parvenu à faire adopter par le Parlement un décret-loi, le 1er octobre : il renforce les contrôles, les peines encourues pour les traffics de déchets, et ouvre la voie à une réhabilitation des aires polluées. « Il y a une dizaine d’années, chacun ici avait au moins un parent proche touché par la maladie. Désormais, ils sont deux ou trois par famille », alerte Alessandro Cannavacciuolo, 36 ans, premier signataire de la requête européenne, et dont la famille est elle-même décimée. « On nous a menacés, on nous a traités de fous, certains politiques ont même dit que c’était à cause de notre mode de vie qu’on mourait les uns après les autres. Mais dorénavant la réponse est sans appel. Nous vivons dans l’urgence de sauver nos vies et celles de nos enfants. » Les Cannavacciuolo, une famille de bergers, sont les premiers à avoir pris à partie les autorités locales il y a vingt ans, lorsque leurs agneaux se sont mis à naître avec des difformités terrifiantes à force de brouter de l’herbe imprégnée de dioxine. En dépit des procès contre le clan mafieux des Casalesi, passés maîtres dans la sous-traitance frauduleuse de l’incinération des déchets, et malgré les promesses politiques promettant de nettoyer le territoire, les déversements toxiques n’ont pas ralenti. Pas même depuis la sentence européenne de janvier. Parkings abandonnés, chemins forestiers, dessous de ponts autoroutiers, pourtours de champs de salades : le moindre interstice se remplit, brûle, se remplit et brûle encore, ad nauseam. Alessandro Cannavacciuolo n’est plus berger – faire paître librement les troupeaux est désormais interdit à Acerra. Il a suivi des études de criminologie et tient désormais un café sur la rue principale de la ville. Autour de lui, les victimes des feux toxiques se sont transformées en. enquêteurs amateurs, mobilisés en de singulières patrouilles visant à documenter et dénoncer les trafics, en quadrillant ce « triangle » aux contours flous.
En cet après-midi de fin septembre, sous un ciel laiteux, trois mères sont en mission, téléphone à la main, pour consigner les coordonnées GPS des derniers déversements abusifs. Elles crapahutent sur un chemin poussiéreux dans la campagne enjambant les regi lagni, des canaux artificiels creusés à partir du XVIe siècle, durant la domination espagnole, pour irriguer cette campagne à la
terre volcanique si fertile. Les eaux sont aujourd’hui noires et pestilentielles. Le sol est sédimenté de déchets industriels. Dérangé par des nuées de mouches, le trio répertorie les pots de peinture et de solvants apparus ces derniers jours, sans oublier les pneus, déposés de loin en loin, prêts à tout faire flamber. Antonietta Moccia, 61 ans, qui mène le petit groupe, connaît trop bien les conséquences d’une telle bombe toxique. Sa fille Miriam, âgée de 19 ans, a survécu à un cancer ultraagressif qui touche le système nerveux au prix de six cycles de chimiothérapie et de multiples opérations. « Le médulloblastome touche une personne sur un million dans le monde, indique Antonietta. Rien qu’à Acerra, qui compte 60 000 habitants, nous avons recensé quatre cas, dont celui de Miriam », soupire-t-elle, en longeant un champ de tomates – la célèbre variété san marzano se cultive en partie dans la zone (selon le premier rapport du commissaire Giuseppe
Vadalà, en mai 2025, seuls 90 hectares sont interdits à la culture). « Cet été, la situation a empiré : on voyait tous les jours des nuages de fumée toxique monter vers le ciel, comme en font les Indiens dans les westerns.
» Un cri l’interrompt soudain. « Amiante ! », hurle Annamaria, l’une de ses acolytes, pétrifiée devant un tas de plaques ondulées en décomposition. « Quand j’étais petite, c’était le lieu de promenade du dimanche, je me baignais dans les canaux », racontet- elle après avoir repris ses esprits, en mimant de joyeuses brassées. Mais l’heure tourne et il convient de ne pas s’attarder sur ce chemin débouchant sur une barre d’immeubles effrités aux mains de la Camorra. Les menaces sont fréquentes envers quiconque ose perturber les déchargements clandestins. Une de leurs amies a récemment été abordée par un conducteur mimant à son encontre un geste de gorge tranchée… Des voitures louches se mettent justement à tournicoter sur le chemin de terre. « On s’en va. » À une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Acerra, du côté de la ville d’Aversa, un arpenteur d’un autre style traque les décharges toxiques. Si Enzo Tosti, 67 ans, porte un polo
rouge, ce n’est pas par simple coquetterie.
Ce sexagénaire, membre de l’association Stop Biocide, ne fait pas mystère de sa passion pour les revolutions zapatistes. « Le système a besoin de la Terre des feux, où est concentrée la misère : le capitalisme s’en nourrit comme un vampire », professe-t-il alors qu’il progresse, derrière l’hippodrome, dans un dédale herbeux d’où surgissent les vestiges d’un couvent capucin du XVIe siècle, mangé par la végétation et les déchets illégaux. « On distingue essentiellement trois circuits : les rebuts de chaussures et de textile ; les déchets du bâtiment et les ordures ménagères ; les déchets des entreprises travaillant au noir que les clans mafieux aident à faire disparaître
», détaille Enzo Tosti. Il avise un sac débordant de lamelles de cuir siglé made in Italy. Mais tout indice sur le fournisseur a été méticuleusement ôté. Lorsque les détritus brûlent, une autre équipe de bénévoles entre en piste. La quinzaine de volontaires anti-incendies d’Acerra opère à mains nues, embarqués dans leurs véhicules personnels, appuyés par une maigre f lottille de quatre drones. Vincenzo Petrella, technician dans l’aéronautique, garde toujours un oeil sur la messagerie où sont envoyés signalements et appels à l’aide, active 24 heures sur 24. « Les gens nous ont substitués aux autorités », constate-t-il. Après la sécurisation du foyer, ils guident les pompiers
basés aux alentours, avertis après eux, et peu familiers des petites routes menant aux f lammes. « Au-delà des feux dans la campagne, poursuit-il, on remarque aussi des fumées toxiques le matin tôt, quand sont allumés les fours à pain des boulangers, et le soir vers 18 h 30, à l’heure de faire chauffer les fours à pizza, car certains utilisent du bois contaminé. »
Face à une situation si dramatique, Valentina Centonze, 45 ans, avocate de plusieurs plaignants, n’a pas fêté longtemps la victoire européenne. Depuis, elle s’inquiète des réponses du gouvernement, qu’elle considère comme court-termistes et manquant d’ambition. « Des “commissaires extraordinaires”, cela ne marche pas : ce n’est pas qu’une situation d’urgence, mais bien un système productif auquel il faut mettre fin », s’emporte-t-elle, moquant le montant, trop faible selon elle, de l’enveloppe de 15 millions d’euros promis dans un premier temps pour les travaux d’assainissement. Puis elle revient à son histoire personnelle, encore une fois marquée par les tumeurs et les craintes. « Moimême, j’avais déménagé avec ma famille à Acerra à l’âge de 5 ans, au. milieu des années 1980. De cette époque, je me souviens des lucioles, du parfum de l’herbe et de l’air pur. Plus tard, après mon mariage, j’ai fait le choix de repartir vers le smog, à Naples, afin de m’éloigner à tout prix de la campagne. » Marzia Caccioppoli, 50 ans, voulait fuir le chaos napolitain et faire respire l’air pur à son petit Antonio lorsqu’elle a déménagé du centre de Naples à Casalnuovo di Napoli, à une dizaine de kilomètres plus à l’est. Il n’a fallu que quelques mois pour que le rêve vire au cauchemar. « La chambre d’Antonio était dans un angle de la maison, elle récupérait toutes les fumées, on ne pouvait plus respirer, la gorge piquait… »
Le petit garçon contracte un glioblastome multiforme, un cancer du cerveau touchant d’ordinaire
les pers onnes âgé e s . « Lorsqu’on a consulté à l’hôpital de Gênes, les médecins nous demandaient avec insistance si on vivait près d’une décharge, ils évoquaient un mal que l’on rencontrait. dans les zones radioactives du Japon. » Antonio est décédé à l’âge de 9 ans et demi, en juin 2014.
Depuis, Marzia revient régulièrement sur la Terre des feux, comme une vétérane d’une guerre qui n’en finit pas. Elle était des premières manifestations, il y a une dizaine d’années, quand les slogans antimafia et écologistes résonnaient sur les places centrales, et a cofondé l’association Nous, les parents de tous. Mais la relève n’est pas facile à mobiliser.
« Au fil des années, une certaine lassitude a gagné, et la plupart des jeunes ne pensent qu’à quitter la région », constate Gabriele Aiello, 24 ans, rencontré dans la poussière d’un vieux bar qu’il retape, seul, en vue d’y héberger le QG de son association environnementale,
Ca s a l n u ovo Co r a g g i o s a (« Casalnuovo courageuse »). « Aucun des membres actifs ne vit plus ici, ils sont cuisiniers en Espagne, vivent au nord du pays, en Toscane ou à Rome », soupire le
militant, dont le père a succombé à un cancer lorsqu’il était encore adolescent. « Vivre ici signifie ne pas ouvrir les fenêtres l’été à cause des fumées, s’interroger sur la provenance de chaque aliment, et s’inquiéter pour sa vie dès qu’un problème de santé survient. » De fait, il n’y a guère de consultation anodine au cabinet médical de Luigi Costanzo, à Frattamaggiore, une bourgade voisine. « Nous, les Médecins de famille, nous sommes les sentinelles. On fait face à une tempête
parfaite, entre la hausse de la prévalence de maladies toujours plus agressives, qui touchent des patients toujours plus jeunes, et la baisse des ressources publiques en matière sanitaire », souligne le docteur Costanzo, dans la pénombre de son petit cabinet décoré d’angelots et
d’un christ en croix. « Avant, le cancer était la dernière hypothèse, mais c’est désormais le premier scénario que l’on évalue. D’autant que les tumeurs se fixent sur les organs cibles des polluants : thyroïde, poumons, vessie, intestins… » Le docteur Costanzo, comme ses confrères établis dans les commune du triangle de la mort, note parmi sa patientèle un doublement des cas de cancer par rapport à la moyenne nationale. « Dans mon cabinet se croisent les victimes et les bourreaux, souligne le médecin. Même ceux qui convoient les déchets toxiques, pour quelques dizaines
d’euros, n’échappent pas au malheur. Un de ces trafiquants a perdu son fils d’une leucémie. Il était dévasté, bien sûr, mais il ne pouvait envisager de changer d’activité : il m’a répondu : “J’ai quatre autres fils à nourrir à la maison.” » Pour sonder au plus près le mal qui ronge ces terres, il faut prendre la route, plein sud, à destination d’une vallée verdoyante de la province de
Salerne. L’urologue Luigi Montano, natif d’Acerra, joue les détectives en substances toxiques à l’hôpital Saint-François-d’Assises. Au fil de ses publications scientifiques, la Terre des feux apparaît comme un laboratoire des écocides. Plus qu’avec les analyses de sang ou d’urine, il recherche dans le sperme et le liquide folliculaire les effets néfastes des microplastiques et métaux lourds. En analysant le sperme d’une cohorte de jeunes hommes en bonne santé résidant tous dans cette zone, le docteur Montano a ainsi repéré des pics dans les taux de cuivre, de chrome et de cadmium. Ses études mettent aussi des chiffres, et des mots, sur les drames étouffés par les huis clos des familles et des. cabinets médicaux. « La pollution dans la Terre des feux a des effets transgénérationnels, expose le chercheur, statistiques à l’appui. Elle entraîne des problèmes de fertilité grave. On repère une hausse de tumeurs infantiles, mais aussi de cas d’autisme, de troubles de l’attention… » Une autre donnée est mise en avant par le médecin, familier
lui aussi du cimetière d’Acerra, secteur Nuovissimo : le taux d’avortements, particulièrement élevé dans la Terre des feux – jusqu’à trois fois supérieur à celui de la vallée avoisinante, selon l’une de ses études. « À la longue, si rien ne change, on va vers la fin de l’être humain sur notre terri toire », présage Alessandro Cannavacciuolo, le jeune berger devenu lanceur d’alerte. Comme si les agneaux monstrueux qu’il avait exhibés en place publique avaient été le signe avant-coureur d’un désastre invisible.
